L’origine

D’abord les femmes, ces femmes qui m’ont élevé,
ce père qui m’a manqué, puis ces allergies aux crustacés.

Plus tard, il y eut le prisme de la caméra, le mouvement capté, arraché au réel. Et puis, le fusain qui parle.
Enfin. Ce diamant brut et noir.
Depuis toujours, l’envie de comprendre le corps qui redeviendra poussière…
Le regarder, le filmer, le dessiner enfin
pour mieux saisir l’humain en-devenir.
Le magma de la chair en fusion.
Le fusain, l’instant fusionnel, pulsionnel.
L’Origine, ou plutôt son intuition, son questionnement.
Un tracé de lignes brutes.
Un accident, comme un fait divers. Corps dessinant et dessiné.
Une conversation minérale entre l’homme et les nombreux miroirs où il se réfléchit, entre corps et pensée, entre chair et blessures.
Une mise à nu en ligne de mire. Et que viser, sinon le coeur ?
Je pense aux mystérieuses Correspondances de Baudelaire, à l’anarchisme de Ferré, aux corps nerveux de Schiele, à l’échiquier noir et blanc de Zweig, au Cri Primal de Janov.
Il me faut désormais fouiller le visible, retrouver la matrice,
la pureté graphique du geste, mais aussi l’accident,
retrouver le noir et le blanc. Le dessin s’imposa tel une obsession.
Par la tension du trait, je fuse vers mes pensées
tandis que mon esprit se vide et que le dessin naît,
violent dans sa rage de vivre.
La couleur viendra… plus tard.
Ne rien vouloir, simplement être. Créer une oeuvre ouverte,
une interrogation du vivant, une oeuvre en forme d’ébauche volontaire qui interpelle violemment les sens,
offrant par son dessin même des lignes de fuite à notre imaginaire inconscient.
Le fusain respire entre mes doigts, convoque le noir du saule,
la pensée nocturne et dissidente : la mienne.
Le trait descend, j’appuie, je remonte avec lui, j’aspire la sève.
Je remonte le temps, je le perce jusqu’à l’os. Il me faut saisir le jaillissement de l’instant dans les aspérités du corps, exposer les plis et replis de notre intimité pour mieux accepter notre présence ancestrale, viscérale, au monde.
Je dois, moi aussi, déchiffrer cette énergie vitale, ces chairs offertes ou cachées, singulières dans leur tension.
Mais je sais que je suis là tout entier, organes et sève.
Dans ces hommes et ces femmes convoqués dans un cri,
dans ces membres entremêlés, dans ces mains dessinées par les miennes.
Et dans ces pieds, immenses, déformés et puissants, plantés sur le terreau de ma pensée.
Ce modèle vivant qui me contemple, ce nu qui me happe, cette chair qui me guide dans la nuit fusain, c’est toi. Aussi.

Arghaël